Dellys tamnetfoust – Le temps d’un week-end

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Nous voilà de retour à Oran, épuisés par un trajet riche en sensations fortes et en petites frayeurs. Oran nous reprend dans son sein, silencieuse et comme irréelle. Tout ce qui sera raconté à partir de là, c’est à dire à partir du retour à la réalité quotidienne ne pourra être fidèle ni être à la hauteur de ce qui a été vécu, et si “intensément” vécu.

Au matin du jeudi 20 septembre, nous nous sommes tous réunis au lycée Lotfi. Prêts ou presque pour l’aventure, à l’aveuglette pour certains. Pleins d’excitation, d’appréhension et d’attentes mais comme intimement convaincus que nous allions voyager dans l’espace, dans le temps, mais aussi au delà, dans la rencontre.

Bien installés pour parcourir des kilomètres en siège de luxe et en bus cinq étoiles, l’épopée commence alors qu’autour de nous défilent les paysages; allant doucement de l’aridité des terres brûlées par un soleil indocile aux limites imposées par ses quelques mois d’été, et débordant volontiers sur les autres saisons de l’année; à la vivacité verdoyante des étendues forestières pressées de prouver aux premières pluies qu’elles n’ont pas été vaines. Des pins méditerranéens parfois tout jeunes s’élèvent à perte de vue, couvés par les montagnes orgueilleuses et secrètes qui dominent l’horizon.

Dellys nous apparaît d’abord comme un petit trésor timide. La méconnaissance des lieux a d’ailleurs pu nous faire perdre quelques minutes, qui se sont révélées être d’une lenteur exquise pour que le regard, fatigué par l’enchaînement rapide des lieux, puisse observer, par delà le capharnaüm des constructions modernes, la beauté réelle d’une terre témoin de l’histoire explosive l’ayant jadis embrassée et cimetière des hommes qui la foulaient alors.

Arrivés à destination peu après le couché du soleil, le soulagement pouvait aisément se lire sur les visages. Notre hôtel n’avait certes pas les prétentions que donnent les grosses métropoles mais n’en demeurait pas moins charmant, assez spacieux, adossé à de belles collines recouvertes de vignobles qui rappellent avec justesse au voyageur qu’à une certaine époque coulait dans les veines de l’Algérie l’un des meilleurs vins du monde.

Et puis, juste en face de nous, la mer. Majestueuse et calme. Une plage immense dont les vagues léchaient délicatement le rivage dans un mouvement élégant et mélodieux.

La soirée du jeudi fût l’une des plus belles. Les plus téméraires plongent et partagent une baignade bruyante dans la noirceur opaque de l’eau, à peine nuancée par la lumière de la lune. Les autres, restés sur le sable rocailleux, se parlent, se rencontrent, se découvrent ou se retrouvent. Des affinités se tissent très vite, la parole est facile et les langues se délient.

Le lendemain à la première heure, quelques fous s’étant bien trouvés surent profiter d’un levé de soleil époustouflant aux premières loges. Pour une immersion matinale dans l’intensité à venir. Une cadence qui sera bien adoucie par l’omniprésence de l’air marin.

Le vendredi s’annonçait donc tout de suite très sportif et c’est à quatre-cent mètres d’altitude que commença l’émerveillement. Nous découvrîmes à mesure que nous marchions un véritable joyau archéologique et nous pouvions comprendre pourquoi, phéniciens, romains et français en passant par les vandales avaient trouvé réunies là, toutes les faveurs que seule une nature généreuse pouvait offrir: reliefs stratégiques, littoral aux courants accueillants, tout encourageait le commerce et l’art militaire.

La vieille casbah de Dellys s’offrait à nous toute illuminée de blancheur, fleurs et plantes grimpantes lui donnaient des airs de jeune fiancée parée de ses plus beaux atours. Les rayons du soleil étincelaient et guidaient notre errance rêveuse dans le dédale des ruelles qui s’enchevêtraient. Le soleil et la casbah tragiquement enlacés comme Ariane et Thésée sur un sol historique où demeurent ensevelis des hommes et des femmes qui ont souffert et ont aimé et dont le souvenir se perd, faiblement gardé par l’immémoriale lividité des pierres et des roches.

Le vieux port de Dellys ressemblait à première vue à un patchwork richement coloré. Des barques et d’humbles petits bateaux de pêcheurs y flottaient paisiblement. Malgré tout le chahut enthousiaste que nous pouvions faire, le silence venait rehausser la beauté des lieux.

Le détail quant à lui se perd dans une mémoire submergée par tant d’images et tant de parfums. Et dans l’étourdissement assuré que peut provoquer une marche soutenue, tout finit par se confondre en la solide unité du plaisir qui n’en finit pas de grossir dans les coeurs et dans les corps.

La visite du second port fût surtout le début d’une histoire, celle qui commence mais ne peut finir, l’histoire d’un baptême: la découverte du monde de la plongée sous-marine. Une nouvelle aventure s’ouvrait à nous, d’autant plus attrayante qu’elle nous apparaissait à travers des yeux amoureux et heureux de partager leur passion.

Lorsque nous entreprîment un peu plus tard de longer la superbe corniche menant au phare du Cap Bengut, la splendeur nous entourant de toute part, nous ne pouvions que vivre l’instant présent. Chaque inspiration était si vivifiante, emplissait si bien jusqu’à la plus petite parcelle de nos êtres, qu’il me semble bien que la fatigue ne se faisait à aucun moment sentir. Une énergie folle nous venait de la mer, des montagnes et des rires de notre joyeuse file indienne.

Nous pouvions observer, couchées dans l’eau claire, des stratifications très particulières, comme si un morceau de falaise avait été tranché net et déposé là. Un panorama traduisant parfaitement cette poésie cosmique qui mêle violence et grâce, brutalité et délicatesse en une étreinte harmonieuse éternelle remontant à l’aube du monde.

Au bout d’une escalade tapageuse, la pause café fut accueillie, heureusement et sans réserve, sur une terrasse gentiment perchée au bord d’un escarpement embrousaillé, bordée d’eucalyptus et gorgée de lumière. Une clarté sublimée par un ciel azurin surplombant le bleu profond des eaux insondables de la méditerranée.

De retour à l’hôtel, le dîner gargantuesque du vendredi soir préludait à une nuit mouvementée, faite surtout d’émotions humaines ancrées dans l’authenticité vivante des vrais dialogues.

Étrangement, le samedi fatidique -ou peut-être est-ce à cause d’un manque indéniable de sommeil-, cet ultime rempart entre le rêve et la réalité prend aujourd’hui des allures de mirage. Dans le souvenir éthéré qui en subsiste, Tamentfoust apparaît fugitive, évanescente, comme si tout le temps du monde ne saurait être suffisant pour en saisir toutes les douces subtilités.

Tamenfoust et Alger, un véritable oxymore spatial. D’un côté, la tranquillité indifférente au monde entier, qu’il se glace ou s’enflamme; de l’autre, la monstruosité oppressante de la capital où la vie qui s’écoule ne prend tout son sens que parce qu’elle se vend et s’achète.

Les chanceux plongeurs fraîchement baptisés ont pu partager quelques instants privilégiés volés à l’intimité de la vie sous-marine. Leurs visages souriants en disaient bien assez long et rendaient très vites tous les mots inutiles.

Hors de l’eau, tout était aussi à découvrir. Les Grecs appelaient la méditerranée Ho Pontos, c’est à dire le passage, nonpas le lieu du passage mais le passage lui-même. Le mouvement de l’histoire et celui des luttes qui l’ont traversée. Rien d’étonnant à ce que le berceau méditerranéen porte en lui et sur toutes les rives, les traces de cette flamme humaine. Tamentfoust en conserve les cendres.

Pour une âme curieuse, rien de tel que de fermer les yeux et de se laisser emporter par un monde disparu. En le touchant du bout des doigts, d’imaginer les vies qu’il a mûries et balayées. C’est une sensation proche de l’ivresse. Comprendre la destination historique de l’humanité, ses essors grandioses et ses terribles déchirements, c’est être ivre de vérité.

Inès Silarbi

Genric